Les Sœurs chez les Frères musulmans par Omayma Abdel-Latif
Source: Service de Presse de Common Ground (CGNews)
Beyrouth
- En 2007, l’organisation égyptienne des Frères musulmans a déclaré
adopter le principe de l’ « égalité complète » entre hommes et femmes
tout en préservant la singularité de leur rôle social. Les Frères ont
aussi affirmé la nécessité d’autonomiser la femme, afin qu’elle puisse
acquérir, dans la sphère publique, des droits qui ne seraient pas en
contradiction avec les valeurs fondamentales de la société.
La déclaration évoquait également « l’opinion généralement négative des
femmes que véhicule la société », affirmant qu’il convient de la faire
changer en faisant pleinement prendre conscience à la société des
droits des femmes au-delà du droit à l’éducation, qui est déjà
largement accepté dans la société égyptienne. Pourtant, deux années
après cette déclaration de principes et 85 ans après que Hassan al
Banna, un instituteur égyptien, eut fondé la confrérie en1924, la
structure organisationnelle des Frères musulmans n’a toujours pas
défini le rôle et le statut des femmes en son sein.
La première section féminine des Frères musulmans, le Groupe des Soeurs
musulmanes, a été créé en 1932. Depuis lors, les militantes ont
toujours été au premier rang du combat social et politique du mouvement
des Frères musulmans mouvement en Egypte, qui a pour but d’instaurer en
Egypte un système politique démocratique fondé sur un cadre de valeurs
islamiques.
Les militantes qui préconisent l’instauration d’un régime politique
islamique par la confrérie estiment que l’islam a apporté la justice
aux femmes. Si, aujourd’hui, elles ne jouissent pas de l’égalité,
c’est, selon elles, plus en raison des réalités culturelles, politiques
et sociales dans lesquelles se meut le mouvement qu’en raison du
mouvement lui-même.
Malgré tout, les membres de la confrérie, hommes et femmes confondus,
sont de plus en plus nombreux à s’inquiéter du manque de représentation
des femmes, s’efforçant d’augmenter leur présence dans les organes
dirigeants et, à terme, dans la vie politique du pays. Dans l’immédiat,
ces femmes revendiquent un rôle consultatif officiellement reconnu dans
la hiérarchie de l’organisation.
Heureusement pour les Soeurs, certaines des femmes qui font partie de
la confrérie sont aussi épouses ou filles de hauts dignitaires du
mouvement.
Ainsi les filles de hauts dignitaires comme Khayrat al-Shater et Essam
al-Erayan, par exemple, sont des Sœurs militantes. La toute première
représentante de la confrérie à une fonction politique, Jihan
al-Halafawi, est la femme d’Ibrahim al-Zaafarani, dirigeant haut placé
de la section des Frères à Alexandrie. Grâce à ces relations, les
femmes parviennent à se faire entendre, en dépit de l’absence de tout
mécanisme institutionnel de consultation des femmes aux niveaux
supérieurs de la hiérarchie.
De plus, un nombre croissant de Frères sont désormais persuadés que le
statut actuel des femmes dans l’organisation est un point faible qui
doit être sérieusement abordé. La confrérie est l’objet de critiques
constantes en raison de sa position sur les questions d’égalité,
d’autant qu’elle se présente comme politiquement libérale, alors
qu’elle est considérée comme conservatrice sur la question des droits
de la femme. Ces militants favorables à la cause des femmes se
recrutent surtout parmi les cadres moyens du mouvement. Ils demandent
une place plus importante pour les femmes dans des positions de
responsabilité et sur les listes des candidats des Frères musulmans aux
élections nationales.
De nombreuses personnes voient dans cette redéfinition du rôle des
femmes au sein du mouvement comme une sorte de “rébellion des Soeurs”.
Mais, dans l’ensemble, les membres de la confrérie considèrent cet
appel à une participation accrue des femmes comme normal puisque le
mouvement évolue avec le temps afin de tenir compte d’un électorat
dynamique et de facteurs politiques et sociaux en pleine mutation. .
Ces militantes expriment de réels griefs et veulent vraiment changer
les choses. Mais elles ne sont pas prêtes pour autant à sacrifier
l’unité et la cohésion du mouvement pour obtenir une représentation
plus visibles parmi les Frères musulmans et les candidats politiques.
Elles sont nombreuses à croire fermement que l’obtention de ces droits
n’est qu’une question de temps. Lorsqu’elles appellent à l’action,
c’est dans la ligne de leurs loyautés institutionnelles et du
changement dans la continuité, et encore un changement modéré.
Et leurs appels sont entendus. En Egypte, aux élections législatives,
les Frères musulmans ont présenté une femme, Jihan al-Halafawi, pour la
première fois – essentiellement sous la pression exercée par de
nombreuses Sœurs. Bien que le gouvernement se soit arrangé pour qu’elle
ne passe pas (parce qu’elle était candidate des Frères, et non parce
qu’elle était une femme) en truquant les urnes, en harcelant ses
partisans et en arrêtant son mari et directeur de campagne, Mme
Al-Halafawi a reçu un fort soutien du public. Et si aucune des deux
femmes candidates (et notamment Makarem al-Deeri en 2005) présentées
par les Frères musulmans n’a été élue, la popularité et le soutien
qu’elles ont obtenus ont créé un précédent de taille.
C’est à cause de la culture conservatrice qui prévaut dans la
confrérie, aggravée par un contexte sociopolitique répressif – que le
mouvement semble parfois reproduire– que les femmes de la confrérie ne
parviennent pas à obtenir une juste représentation correspondant à leur
contribution au combat politique du mouvement. L’intégration des femmes
dans la structure organisationnelle de la confrérie contribuera à
modifier un regard qui est tout aussi patriarcal et antidémocratique
que le régime qu’elle défie. Elle aboutira enfin à la reconnaissance du
rôle unique que jouent les femmes dans les luttes sociales et
politiques du mouvement.
La question est maintenant de savoir si l’apparition d’une jeune
génération de militants – hommes et femmes – débouchera à terme sur une
nouvelle force politique qui pourrait se révéler cruciale pour les
Frères musulmans dans leur ensemble et avoir des répercussions
indirectes sur la culture sociale et politique de l’Egypte.
* Omayma Abdel-Latif est associée de recherche et de programmes au
Carnegie Middle East Center de Beyrouth. Cet article fait partie d’une
série sur les femmes musulmanes et leurs droits religieux écrite pour
le Service de Presse de Common Ground (CGNews).
Source: Service de Presse de Common Ground (CGNews), 17 avril 2009, www. commongroundnews. org
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