Le minaret est tombé, on a pendu le coiffeur, par Tahar Ben
Jelloun
LE MONDE | 19.12.09 | 13h33 • Mis à
jour le 19.12.09 | 13h33
Ah ! S'ils pouvaient être invisibles, sans odeurs, sans
couleurs, silencieux et si possible transparents ! Leur religion, ils la
pratiqueraient chez eux, sans faire de bruit, et surtout repliés sur eux-mêmes.
La foi étant intérieure, ils n'auraient besoin ni de mosquée et encore moins de
minarets. Ce serait l'idéal. Des immigrés parfaits. Rien ne serait dérangé dans
le paysage.
Ils travailleraient de nuit de préférence pour ne pas déranger les braves
citoyens qui dorment. Leurs femmes ne feraient pas d'enfants, parce qu'avant
d'arriver là, elles se seraient fait ligaturer les trompes. Ce serait une
présence si légère, si discrète que personne ne remarquerait rien et n'aurait
surtout rien à leur reprocher. Ni voile, ni burqa, ni exaspération, ni racisme.
Mais alors que ferait le Front national ? Privé de ce thème riche en peurs et
en inquiétudes, il serait capable de protester contre cette absence de
visibilité. Il réclamerait que leur présence soit grotesque, dérangeante,
brutale et insupportable.
Avant, au début des années 1970, les immigrés n'existaient pas. Ils étaient
là, travaillaient durement, mais on ne les voyait pas et on ne parlait jamais
d'eux. Ils vivaient dans des cités de transit, loin des villes, loin des grands
boulevards. Mais les Arabes sont incorrigibles ! Voilà qu'en 1973, ils sortent
l'arme du pétrole. On a appelé cela "le choc pétrolier". Une descente
dans les quartiers pourris de Marseille une nuit s'était soldée par une dizaine
de morts, tous immigrés, tous maghrébins.
Tout d'un coup, les immigrés sont apparus dans les médias. Certains journaux
évoquaient leurs conditions de vie, d'autres réclamaient leur renvoi pour
répondre au président algérien Houari Boumediene. Je me souviens d'un éditorial
de Jean Dutourd en première page de France Soir où il incitait les
pouvoirs publics à des représailles. On aurait dû l'écouter et les renvoyer
tous ; la France se serait développée toute seule, sans l'aide d'une
main-d'oeuvre venue des anciennes colonies.
Depuis, ils ne cessent d'exister à leur corps défendant. Ils sont là, pas
plus nombreux qu'il y a quarante ans, mais avec des enfants, lesquels sont de
fait des Français d'un autre type, non reconnus, non considérés. Alors, face à
ce refus, face à la discrimination, le repli. Même ceux qui ne faisaient pas
grand cas de leur religion se sont mis à la revendiquer et à en faire une
culture, une morale et une identité. Le reste allait vite prendre des
proportions inquiétantes. Le fanatisme allait s'engouffrer dans cette brèche.
Le dialogue entre l'immigration et la France est devenu un choc des ignorances.
Les amalgames, le racisme ordinaire planqué dans l'inconscient collectif, le
malheur et le malaise se sont installés dans le pays, et ce depuis longtemps.
L'homme et le chagrin
La vérité a des racines dans la souffrance d'une guerre et d'une mémoire
encore meurtrie. Comme dit Herman Melville, "quand elle est exprimée
sans compromis, la vérité a toujours des bords déchiquetés". C'est ce
que devrait faire la France qui refoule l'assainissement de son histoire
récente et continue de repousser cette vérité qu'il faudra bien un jour
aborder. L'Algérie sombre dans la déchirure et le mal-être. La France ne sait
pas lui parler et croit rendre service au peuple algérien en étant complice de
ses dirigeants impopulaires et incompétents.
Mais le problème est peut-être dans ce grand malaise où, entre l'homme et le
chagrin, les deux Etats choisissent le chagrin. Des millions d'hommes et de
femmes sont immigrés dans ce pays et n'arrivent pas à annuler leur corps, leur
apparence physique ni leurs désirs pour supporter de vivre dans une société qui
ne les accepte pas tout à fait. Leurs enfants, dont certains (40 %, paraît-il)
condamnés au chômage et aux dérives de la délinquance font du tapage,
perturbent l'ordre, crient leur désespoir.
Alors mosquées, minarets, voile, burqa et bien d'autres signes extérieurs de
présence deviennent très secondaires et ne parlent pas pour les
laissés-pour-compte. L'immigration rêvée ne tient pas ses promesses. Elle
envahit la scène et voilà que la France se demande ce qu'elle a fait pour
mériter l'invasion turbulente d'une culture où tout l'énerve et l'exaspère.
Ecrivain
Tahar Ben Jelloun
Article paru dans l'édition du 20.12.09