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La hijra, une quête de liberté
L’oppression exercée par Quraïche, tribu qui gouvernait la cité de La Mecque, était selon la sirat la raison directe de la hijra
(entendue ici comme exil) du Prophète et de ses Compagnons. Femmes et
hommes persécutés pour leur foi, ont dû quitter leurs biens et leurs
demeures pour trouver un lieu où exercer librement leur religion. En
effet, Quraïche a tout fait pour avorter la nouvelle religion. Elle a
d’abord essayé de diluer le message du Prophète dans une soupe
religieuse syncrétique et amorphe, par une tentative d’assimilation qui
participait de son économie polythéiste caractéristique. Par
alternance, proposa t-elle, un jour tous les mecquois rendront le culte
à Dieu, l’Unique, celui de Mohammed ; tandis que le jour suivant les
musulmans à leur tour devront rendre le culte aux idoles de Quraïche,
et ce par alternance. Le Coran fit une autre proposition dans la
sourate 109, où tout simplement chacun adore, dans une liberté totale,
la divinité à laquelle il croit. Cette réponse n’a fait qu’accentuer le
fanatisme idolâtre mecquois.
La foi par essence ne pouvant s’épanouir que dans un climat de
paix et de liberté, le Prophète et tous les musulmans avec lui reçurent
alors l’ordre de quitter La Mecque. Celle-ci est devenue une prison à
ciel ouvert où des tortures, des massacres et des assassinats n’ont
épargné ni femmes ni vieillards. Ils devront aller à Médine où ils
étaient attendus à bras ouverts. C’est par cet événement de liberté et
de libération que les musulmans ont choisi de commencer leur calendrier.
Ce que nous devons retenir de cet événement, c’est qu’une religion
comme l’islam, qui ne voit son épanouissement que dans la paix et la
liberté et non dans la fitna (la violence et
l’intolérance) ne peut, elle-même, aller contre la paix et la liberté.
En effet, il serait immoral de revendiquer à soi-même ce que l’on
refuserait aux autres. À partir de ce principe éthique, toute
interprétation qui consiste à classer les versets qui appellent à la
tolérance comme abrogés -par un supposé « verset du Glaive » qui
lui-même, au demeurant, amphibologique et non unanimement identifié,
est une erreur exégétique qui heurte un droit coranique universel : la
liberté de croire ou de ne pas croire. Une telle interprétation du
Coran nous embourberait dans une contradiction théologico-éthique
insurmontable, alors qu’il s’agit dans le Coran d’un jihad défensif
pour instaurer la paix et non d’un jihad qui serait offensif dans
l’objectif d’imposer l’islam. Le jihad coranique doit alors être
compris comme un combat pour la paix et pour une cause juste.
La hijra intérieure, une quête de Dieu
Au-delà d’un événement historique qui a certes sa portée
théologico-éthique, comme nous venons de le voir, la hijra porte en
elle une grande symbolique, celle du cheminement de l’âme vers la paix,
la félicité et le Salut, par la rencontre de Dieu. Cela ne peut
s’accomplir dans un climat de guerres et de conflits. La paix et la
sécurité du chemin est un préalable pour un tel voyage, qui est
essentiellement celui de coeur vers son Seigneur. Aussi « Le muhâjir, c’est celui qui quitte ce que Dieu a demandé d’abandonner », pour reprendre le sens d’un hadith du Prophète. Or, nous dit un autre hadith bien connu : « Les
actes n’ont de valeur que par l’intention. Celui qui voyage -avec
sincérité- vers Dieu et son Prophète, alors son acte lui sera compté
comme tel… », comme un acte méritoire, parce qu’effectuer avec
un cœur pur et sincère. Cet abandon n’est donc pas un simple acte
physique, qui s’accomplirait par des pratiques exotériques, mais
surtout par un déplacement intérieur, par un mouvement et un élan de
l’âme, qui ambitionne de réduire la distance symbolique et mystique qui
la sépare de Dieu. Ceci exige une orientation juste de la pensée et de
la conscience et une raison authentique du cœur. Cet abandon, d’où
d’ailleurs l’étymologie du mot hijra, n’est pas gratuit. On n’abandonne
une chose que pour chercher une autre bien meilleure. C’est pour cette
raison que la démarche initiatique pour un musulman, qui veut percer le
mystère (as-sirre) de Dieu, ne cherche pas atteindre un état intérieur
de vacuité ni même une quelconque ataraxie. Dans cet univers, le vide
et l’inertie et l’absence de trouble n’existent pas, car l’attention et
l’intention sont en permanence éveillées et la volonté et le désir
d’atteindre Dieu sont toujours mobilisés. Cette hijra existentielle,
morale et spirituelle, mène en effet le cheminant (as-sâlik) à la
découverte de son Seigneur. Et comme tout grand voyage décisif dans une
vie, elle contient plusieurs d’étapes, remplies d’obstacles. Le muhâjir,
le migrant, ne pourra faire l’économie de la traversée de son propre
désert intérieur. Le plus court chemin exige le renoncement à l’Ego (tarku an-nafs).
Il est certes le chemin le plus dur, mais obligé. Il demande le don et
l’abandon de soi. Seule une âme qui éprouve un intense amour pour Dieu
est prête à effectuer ce saut, lequel pourrait paraître de l’extérieur
périlleux alors qu’il est au fond salvifique.
La hijra dans cet ordre symbolique et mystique, est tout
un programme de vie spirituelle. Le grand Ibn-Qayyim a remarquablement
illustré cette parabole de la hijra dans son ouvrage soufi
« la voie des deux hijra-s ». Il en a tiré des enseignements pratiques,
ceux proposés par les maîtres spirituels de l’islam, pour un
cheminement authentique vers Dieu, en suivant les traces de son bien
aimé le Prophète. Cette hijra intérieure reste toujours d’actualité quels que soient le temps, l’espace et le contexte.
Tareq Oubrou |