La Hijra, un cheminement
par Tareq Oubrou


La hijra, une quête de liberté
 
L’oppression exercée par Quraïche, tribu qui gouvernait la cité de La Mecque, était selon la sirat la raison directe de la hijra (entendue ici comme exil) du Prophète et de ses Compagnons. Femmes et hommes persécutés pour leur foi, ont dû quitter leurs biens et leurs demeures pour trouver un lieu où exercer librement leur religion. En effet, Quraïche a tout fait pour avorter la nouvelle religion. Elle a d’abord essayé de diluer le message du Prophète dans une soupe religieuse syncrétique et amorphe, par une tentative d’assimilation qui participait de son économie polythéiste caractéristique. Par alternance, proposa t-elle, un jour tous les mecquois rendront le culte à Dieu, l’Unique, celui de Mohammed ; tandis que le jour suivant les musulmans à leur tour devront rendre le culte aux idoles de Quraïche, et ce par alternance. Le Coran fit une autre proposition dans la sourate 109, où tout simplement chacun adore, dans une liberté totale, la divinité à laquelle il croit. Cette réponse n’a fait qu’accentuer le fanatisme idolâtre mecquois.
 
La foi par essence ne pouvant s’épanouir que dans un climat de paix et de liberté, le Prophète et tous les musulmans avec lui reçurent alors l’ordre de quitter La Mecque. Celle-ci est devenue une prison à ciel ouvert où des tortures, des massacres et des assassinats n’ont épargné ni femmes ni vieillards. Ils devront aller à Médine où ils étaient attendus à bras ouverts. C’est par cet événement de liberté et de libération que les musulmans ont choisi de commencer leur calendrier.
 
Ce que nous devons retenir de cet événement, c’est qu’une religion comme l’islam, qui ne voit son épanouissement que dans la paix et la liberté et non dans la fitna (la violence et l’intolérance) ne peut, elle-même, aller contre la paix et la liberté. En effet, il serait immoral de revendiquer à soi-même ce que l’on refuserait aux autres. À partir de ce principe éthique, toute interprétation qui consiste à classer les versets qui appellent à la tolérance comme abrogés -par un supposé « verset du Glaive » qui lui-même, au demeurant, amphibologique et non unanimement identifié, est une erreur exégétique qui heurte un droit coranique universel : la liberté de croire ou de ne pas croire. Une telle interprétation du Coran nous embourberait dans une contradiction théologico-éthique insurmontable, alors qu’il s’agit dans le Coran d’un jihad défensif pour instaurer la paix et non d’un jihad qui serait offensif dans l’objectif d’imposer l’islam. Le jihad coranique doit alors être compris comme un combat pour la paix et pour une cause juste.
 
La hijra intérieure, une quête de Dieu
 
Au-delà d’un événement historique qui a certes sa portée théologico-éthique, comme nous venons de le voir, la hijra porte en elle une grande symbolique, celle du cheminement de l’âme vers la paix, la félicité et le Salut, par la rencontre de Dieu. Cela ne peut s’accomplir dans un climat de guerres et de conflits. La paix et la sécurité du chemin est un préalable pour un tel voyage, qui est essentiellement celui de coeur vers son Seigneur. Aussi « Le muhâjir, c’est celui qui quitte ce que Dieu a demandé d’abandonner  », pour reprendre le sens d’un hadith du Prophète. Or, nous dit un autre hadith bien connu : « Les actes n’ont de valeur que par l’intention. Celui qui voyage -avec sincérité- vers Dieu et son Prophète, alors son acte lui sera compté comme tel…  », comme un acte méritoire, parce qu’effectuer avec un cœur pur et sincère. Cet abandon n’est donc pas un simple acte physique, qui s’accomplirait par des pratiques exotériques, mais surtout par un déplacement intérieur, par un mouvement et un élan de l’âme, qui ambitionne de réduire la distance symbolique et mystique qui la sépare de Dieu. Ceci exige une orientation juste de la pensée et de la conscience et une raison authentique du cœur. Cet abandon, d’où d’ailleurs l’étymologie du mot hijra, n’est pas gratuit. On n’abandonne une chose que pour chercher une autre bien meilleure. C’est pour cette raison que la démarche initiatique pour un musulman, qui veut percer le mystère (as-sirre) de Dieu, ne cherche pas atteindre un état intérieur de vacuité ni même une quelconque ataraxie. Dans cet univers, le vide et l’inertie et l’absence de trouble n’existent pas, car l’attention et l’intention sont en permanence éveillées et la volonté et le désir d’atteindre Dieu sont toujours mobilisés. Cette hijra existentielle, morale et spirituelle, mène en effet le cheminant (as-sâlik) à la découverte de son Seigneur. Et comme tout grand voyage décisif dans une vie, elle contient plusieurs d’étapes, remplies d’obstacles. Le muhâjir, le migrant, ne pourra faire l’économie de la traversée de son propre désert intérieur. Le plus court chemin exige le renoncement à l’Ego (tarku an-nafs). Il est certes le chemin le plus dur, mais obligé. Il demande le don et l’abandon de soi. Seule une âme qui éprouve un intense amour pour Dieu est prête à effectuer ce saut, lequel pourrait paraître de l’extérieur périlleux alors qu’il est au fond salvifique.
 
La hijra dans cet ordre symbolique et mystique, est tout un programme de vie spirituelle. Le grand Ibn-Qayyim a remarquablement illustré cette parabole de la hijra dans son ouvrage soufi « la voie des deux hijra-s ». Il en a tiré des enseignements pratiques, ceux proposés par les maîtres spirituels de l’islam, pour un cheminement authentique vers Dieu, en suivant les traces de son bien aimé le Prophète. Cette hijra intérieure reste toujours d’actualité quels que soient le temps, l’espace et le contexte.
 
Tareq Oubrou